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Epiphanie ad libitum : Simeon Ten Holt

(Lancez le lecteur avant de lire)

Le plus grand intérêt à écrire à propos de la musique – outre le partage émotionnel et charnel – réside dans ce vertige momentané, cet instant dans l’écoute où les mots perdent toute consistance, où la verbalisation vient achoppée, lorsqu’on atteint la limite du Dire. Le sonore, qui attendait – océanique, dans son coin – que notre petit verbiage s’effiloche dans le vent, se libère alors. Il  inonde notre mutisme de sa puissance in-évoquable. Aérien et liquide, il emplit tout l’espace sonore, mental, et affectif. Dans ce moment libératoire, il y a un dépouillement très agréable qui prend place dans le corps. Quelque chose qui tient à la fois de l’acceptation Zen et de l’empirisme radical en acte. On reviens alors à notre corps écoutant, à cette présence ici et maintenant.

C’est d’autant plus agréable lorsque celui qui écrit ressent dans son corps de musicien, de mélomane, que les choses naturelles reprennent alors leur droit, comme la pluie vient à la suite d’un temps d’orage lancinant. La pluie agit en tout point de l’espace, le vent se lève, la fraîcheur saisie le corps : ainsi à lieu la musique de Siméon Ten Holt.

Un ruban musical infini se déploie, ruisselant, pénétrant, vent de terre bouillonnant en son cœur de toutes les énergies telluriques, de tous les courants maritimes. Un art pianistique du continuum qui vous plonge dans un écoulement du temps inhumain, retournant aux origines du jeu compositionnel – jouer, essayer, avancer, recommencer, combiner, disposer, … Allant toujours, suivant le cours de variations impérieuses et obsédantes.

Piano infinitum

A bien des égards, Siméon Ten Holt ne composait pas des musiques, mais élaborait des sortes d’objets musicaux récursifs. Son modus operandi se rapproche des Time Canvas de Morton Feldman, ou encore des travaux minimalistes et conceptuels américains tels que les incomplete open cubes de Sol Le Witt. On à parfois l’impression d’un programme informatique qui recherche en temps réel toutes les combinatoires possibles d’un événement mélodico-rythmique donné. Rubik’s Cube musical.

Pourtant ce n’est pas une machine qui pourrait palpiter ainsi. Non-directionnel, mais pas vraiment, l’auditeur suit les méandres d’un phénomène musical qui n’est pas le listing froid d’un ensemble de possibilités musicales, mais plutôt le fil de l’inspiration d’un homme remettant mille fois sur la portée la même question. C’est « Penelope » Ten Holt qui reprend l’ouvrage sans démériter. Toujours le même, toujours neuf. Ce qui donne le vertige c’est notamment cette humanité, qui passe sans retenue par la naïveté fleurie ou l’obstination éreintante : un continuum éternel fait à la main, laissant sur son passage le parfum indéfinissable de ses heures passées à regarder par la fenêtre d’un train. Le paysage défile, sans effort, toujours le même et toujours changeant. « Tous et rien de change » disait Feldman à propos de ses Time Canvas.

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Jeu de doigts

Que fais Ten Holt ? Il commence avec un pattern généralement sans vides, très pianistique, et impliquant un mouvement harmonique lui donnant début et fin. Il s’agit d’un pattern qui n’est pas court et appelant l’imbrication contrapuntique un peu comme chez Reich. La démarche globale est plus proche de celle de Feldman : on se donne une situation de départ et on observe les transformations possible. On respecte certaines limites permettant de conserver la ressemblance. On revient de temps à autre à la proposition initiale.

Chez Ten Holt la dimension digitale et pianistique se révèle à ce niveau d’une importance cruciale. Dans Solodevilsdance 4, il utilise la même formule pianistique que le Piano Phase de Reich, mais sur une harmonie différente. Les deux pièces, avec ce point commun majeur, partent dans des directions complètement divergentes. En contraste avec le statisme harmonique de la pièce de jeunesse de Reich, la pièce de Ten Holt se trouve tout du long structurée par cette base mélodico-rythmique, mais l’utilise comme véhicule pour explorer les possibilités sur le clavier. C’est de manière générale le jeu qui semble lui plaire. Tresser à partir d’une formule pianistique intéressante. Et cours alors le ruban infini, the infinite stretching of a perfect moment.

Lorsque j’étais étudiant, Francis Bayer nous a dit une fois à propos de Ligeti : « Oui c’est vrai il répète sans cesse la même musique. Mais pourquoi pas si c’est une belle musique ? » Francis Bayer parlait toujours de l’essentiel.

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Flux et chemin

J’ai découvert cette musique sur le tard. Et j’ai eu la chance de la rencontrer dans des circonstances exceptionnelles. Tombé définitivement dans la marmite répétitive avec Music for a Large Ensemble autour de mes 18 ans, je pensais sincèrement avoir fait le tour après vingt ans de labours. Concentré sur mes propres aventures compositionnelles, j’avais établis mon petit panthéon perso : Morton, Steve, Ryuichi, Phill, David, et autres, sans me poser plus de questions. Seulement voilà, la forêt toujours se renouvelle, et ça fait du bien.

C’est lors d’un long trajet en voiture en 2013 que j’ai fait cette expérience unique, seul, durant 16h de route. Un seul album. Les pianos et la campagne qui défile. Je me rendais a l’enterrement d’une amie. Silence. Puis revenir. Tout apparat était défait, envolé. Piano, chemin, un retour à l’essentiel, un recommencement.

Infinitum Web

  • Surtout allez lire le très bon article publié dans Inactuelles, musiques singulière, qui présente bien Ten Holt, et propose un regard sensible et évocateur sur l’expérience de cette musique. Merci à Dionys.
  • Simeon Ten Holt fait l’objet de nombreuses Playlists Youtube.
  • Il existe un site officiel.
  • Son oeuvre la plus célèbre, Canto ostinato, existe en d’innombrables versions et adaptations. On notera à ce titre le site dédié exclusivement à cette oeuvre par Sandra et Jeroen van Veen – interprètes spécialistes de Ten Holt – qui liste déjà de nombreuses versions.
  • Music From Other Minds, l’excellent programme de KALW, a consacré plusieurs émissions à Ten Holt, dont celle du 4 janvier 2013 (n°336), et du 6 avril 2012 (n°303). Dès que possible je met en ligne les fichiers audio de ces émissions, car elles ne sont plus en lignes sur le site.

 

 

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